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25/11/2009

« Il y a toujours un risque lorsque l’on gère la nature humaine »

Loïc Binault est juge d'application des peines de l'arrondissement judiciaire de Lille depuis six ans et secrétaire de section de l'Union Syndicale de la Magistrature.

 

- Les juges d'application des peines font la Une des médias avec l'affaire de la joggeuse assassinée et le procès Evrard qui s'est tenu aux Assises de Douai...

Loïc Binault : « On nous montre simplement du doigt comme ceux qui remettent les violeurs en liberté... Mais il faudrait que les gens sachent que c'est le législateur qui a prévu que, quand vous entrez en prison, vous avez automatiquement une réduction de peines prévue. L'équivalent de trois mois par an, deux mois pour les récidivistes. »

- Mais vous êtes également chargés du suivi des individus en dehors de la prison, comme pour Francis Evrard qui était suivi par un juge d'application des peines lorsqu'il a récidivé...

L.B : « En effet. Depuis quelques années, le juge d'application des peines devient également le juge de l'après peine. Il doit aussi faire appliquer les mesures de sûreté, c'est-à-dire que la personne est suivie par le juge pendant une période équivalente aux réductions de peine qu'il a obtenues. Le problème avec Evrard, c'est qu'il n'a pas arrêté de vadrouiller après sa sortie. Or, le juge compétent est celui du lieu de résidence. Et les dossiers ont eu du mal à suivre. »

- Comment croire à la réinsertion de certains délinquants sexuels tels que Francis Evrard, qui est multirécidiviste et a passé plus de la moitié de sa vie en prison ?

L.B : « Il y a deux points de vue. Soit on se dit que si le suivi avait été renforcé, il aurait pu limiter ses pulsions. Soit on cherche des nouvelles mesures comme le placement sous surveillance électronique mobile - un bracelet électronique avec un système GPS intégré. Techniquement, ce n'est pas vraiment au point. J'ai déjà eu des cas où l'alarme du bracelet se déclenchait sans raison, six à sept fois par jour... Dans la nouvelle loi pénitentiaire, la rétention de sûreté a été créée pour les profils du type Evrard. Après la fin de la peine, si l'individu est considéré comme encore dangereux, il est placé dans une sorte d'hôpital-prison. Le Conseil constitutionnel ne considère pas ça comme une double peine. C'est très discutable. C'est tout de même une nouvelle peine après la peine. »

- Légiférer ne semble donc pas la bonne solution selon vous ?

L.B : « Mon impression, c'est que l'on essaie de faire croire qu'en créant une nouvelle loi, on va régler tous les problèmes. Mais l'arsenal législatif actuel est bien suffisant ! Il faut être lucide, le risque zéro n'existe pas. Quand il y a un crash aérien, qui aurait l'idée d'interdire les voyages en avion ? Personne. Les accidents sont très rares, alors on continue de prendre l'avion. Ce qu'il manque, ce sont des éducateurs de terrain, des psychiatres, des médecins coordonnateurs, des greffiers... J'ai moi-même plus de 800 dossiers à gérer. Il faudrait donc faire un état des lieux, mais je pense qu'il est trop bien connu des politiques. Ils ont choisi de faire l'autruche. »

- Ou de mettre en cause la responsabilité des juges d'application des peines comme Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur, à propos du meurtrier présumé de la joggeuse...

L.B : « Cela me reste en travers de la gorge...En l'occurrence, il a été remis en liberté parce qu'il avait fini sa peine et le juge n'y pouvait plus rien. Quand il y a une affaire tragique, on cherche un coupable et, depuis Outreau, le juge est la première cible. Le problème, c'est que le même pouvoir veut à la fois que l'on inflige des peines lourdes pour les récidivistes et que l'on vide les prisons qui sont pleines. On finit par ne plus être serein dans le métier. On se dit « si jamais il récidive, je suis fusillé ». La crainte, aujourd'hui, c'est que le juge ne devienne responsable de ses décisions juridictionnelles. On aurait besoin d'une assurance comme les médecins... La société va beaucoup trop loin. Il y a toujours un risque lorsque l'on gère la nature humaine.»

- N'y a-t-il pas tout de même des améliorations à apporter dans le système actuel ?

L.B : « Bien sûr. Il faudrait déjà soigner ces personnes en prison, ce qui est loin d'être le cas. Il faudrait aussi pouvoir améliorer la coordination entre le monde médical et judiciaire. Par exemple, je ne sais pas du tout si celui qui va voir son psychiatre en prison souffre de ne plus voir sa femme ou essaie de comprendre pourquoi il a agressé une petite fille dans la rue. Et puis, il y a une chose à garder en tête : la récidive concernant les crimes sexuels ne concernent qu'une infime poignée d'individus. Doit-on alors créer une société ultra-sécuritaire pour une minorité de cas, ou se contenter de renforcer ce qui existe déjà en accordant à la justice des moyens suffisants ? »

Propos recueillis par LUCIE SOULLIER ET ARNAUD LEFEBVRE

 
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